Author Archives: Didier TROTIER

Chercheur CNRS retraité
Une interview de Sarah Bouasse

L’odorat est le parent pauvre de l’éducation de nos enfants. A travers ses différentes expériences, Sarah Bouasse, membre du collectif NEZ et membre de Nez en Herbe, nous parle dans ce postcast de La Parfumerie- potcast de l’importance de l’éducation de l’odorat des jeunes enfants qui ne nécessite pas obligatoirement de moyens très sophistiqués. Face à ce désert éducatif, elle propose quelques pistes permettant aux enfants d’être en situation de découvrir les potentialités de leur odorat, de développer leur curiosité et de les aider à mieux se construire.

https://laparfumerie-podcast.com/saison-4/education-olfactive/

Echappées – scénographie immersive d’une fragrance (Clémentine Humeau; Les olfactines)

Un évènement exceptionnel: Clémentine vous invite à Paris, les 5-8 octobre 2023, pour le lancement de son merveilleux parfum-roman « La croisée des sillages ». Voir l’invitation.

Dans la vidéo ci-dessous Clémentine Humeau (créatrice de parfums, fondatrice de l’Association « Les Olfactines », co-fondatrice de l’Association « Nez en Herbe » et organisatrice de nombreux ateliers olfactifs) nous parle de son projet « Echappées – scénographie immersive d’une fragrance ». Il s’agit pour elle de réinventer son métier en offrant à tous un regard différent sur le sens de l’olfaction. « Pourrait-on libérer les parfums de leur étagère de supermarchés de luxe ? Pourrait-il exister un nez artiste, une réelle culture des parfums pour tous et pour toutes ?…. ».

Son parfum-roman « LA CROISEE DES SILLAGES » est désormais disponible.

Découverte des odeurs par des populations enfantines

Développer l’éducation de l’odorat des enfants est le thème majeur de notre association. Mais comment s’y prendre ? Dans cet article, nous présentons l’expérience de Mr Jean-Noël JAUBERT, alors chercheur du CNRS au Muséum national d’Histoire Naturelle, qui a été un pionnier dans ce domaine il y a plus de 40 ans. Il nous a aimablement fait parvenir un texte écrit en 1986 pour une conférence qu’il a présentée au séminaire de la semaine de l’école des sens, La planète alimentaire, Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette. Vous verrez dans cette retranscription que son approche et ses remarques sur l’éducation de l’odorat des jeunes enfants sont toujours, étonnamment, d’une vive actualité. Quoique ces travaux soient assez anciens, et que l’auteur a depuis acquis une plus grande expérience, ces observations peuvent constituer une bonne base de réflexion pour ceux intéressés à développer l’odorat des jeunes enfants. Didier Trotier

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Découverte des odeurs par des populations enfantines

Jean-Noël JAUBERT

(Parfums, cosmétiques, arômes n°72, 1986)

Dans le cadre d’une recherche sur les molécules odorantes, nous avions ressenti comme une gêne le fait que des adultes ne puissent parler des « odeurs » qui leur étaient soumises sans évoquer des expériences, des évènements, des aliments… L’ensemble des données recueillies nous étant paru trop complexe pour en faire un traitement simple, nous avions alors pensé que des enfants, les plus jeunes possibles, moins riches en expérience et moins « contraints par la culture », pourraient peut-être donner des réponses plus « natives » et donc plus proches de leur sensation propre. C’est pourquoi, depuis 1980, nous poursuivons des observations sur la rencontre d’enfants et d’odeurs, tout en mettant en place une structure d’éveil à tout ce secteur sensoriel qui débouche sur un programme de formation pour les plus grands.

                Très rapidement rebutés par la difficulté de communiquer avec les nourrissons et les tout-petits, nous nous sommes orientés vers les enfants des classes maternelles auxquelles nous avons ajouté par la suite des élèves d’école primaire.

                Ce sont les observations faites sur le comportement de plus de trois cents enfants que nous vous livrons ici.

Les essais effectués

Les tableaux ci-joints (1 et2) donnent l’ensemble des essais réalisés en fonction de l’âge des enfants.

               Notre démarche cherche à éviter tout élément directif et toute forme d’apprentissage systématique.

                Nos expériences antérieures nous ayant montré toute la subjectivité qui peut résider dans l’identification de senteurs à partir d’images partielles, nous ne demandons jamais à l’enfant d’essayer de reconnaître quoi que ce soit. Il reste libre d’exprimer les ressemblances éventuelles qu’il peut trouver.

                Les enfants peuvent suivre leur rythme, choisir leurs expressions, le responsable se contente de distribuer les mouillettes parfumées et d’observer. Bien entendu, il ne présente aucun prototype du bon travail et ne donne pas ses propres impressions.

                En fin de séance, les enfants disposent à leur guise de leurs mouillettes.

Les manipulations sont réalisées de la manière suivante :

  • des petits groupes d’enfants sont constitués de trois à huit enfants qui se choisissent eux-mêmes dans la limite du possible ou selon les habitudes de la classe ;
  • une séance dure d’une demi-heure pour les plus petits à une heure pour les plus grands ;
  • les produits sont présentés de manière totalement anonyme sur des mouillettes imprégnées. Pour des raisons de commodité, les substances utilisées sont en solution alcoolique à des concentrations moyennes de 1/10 à 1/1000 et parfois moins selon leur puissance. De toute manière, on prend soin d’évaporer l’alcool pendant deux minutes environ en agitant les mouillettes avant de les donner aux enfants. Les solutions sont incolores, mises dans de petits flacons repérés par un simple numéro ;
  • la liste de quelques produits utilisés est donnée sur le tableau 3, mais à chaque séance on ne propose pas plus de sept produits pour les plus petits et parfois une dizaine pour les élèves d’école primaire ;
  • comme indiqué au tableau 1 quelques essais particuliers sont demandés.

Appréciation des odeurs perçues dans des espaces donnés : le petit groupe d’enfants se déplace dans la classe, dans le couloir ou dans les cours et les bâtiments et est invité à faire part de ses impressions olfactives au cours du déplacements pour les plus petits, après pour les enfants des plus grandes classes.

Appariement : on confie à un enfant trois crayons-feutres de couleurs différentes et on lui en présente un quatrième de l’une de ces trois couleurs précédentes. Il doit désigner les deux couleurs identiques. L’enfant ayant bien compris l’essai, il doit faire la même chose avec trois, plus une, mouillettes.

Reconnaissance : il ne s’agit pas d’identifier une note aromatique mais seulement de savoir si l’enfant reconnaît, pendant une séance, une substance odorante déjà présentée à la séance précédente.

Dégustation de sirops du commerce dilués à 1 pur 10. La manipulation a surtout pour but de faire découvrir le rôle unique du nez dans ce qui est communément appelé « le goût ». L’enfant a la boisson dans un gobelet et se pince le nez, il ne cessera le pincement qu’au « top » du responsable ; il met le liquide dans la bouche, repose le gobelet et seulement il est autorisé à lâcher son nez pour découvrir le parfum du sirop : nous avons utilisé des sirops grenadine, fraise, orange et menthe normalement colorés, mais il aurait été possible de modifier les couleurs pour accroître les effets de la découverte du parfum.

Expression colorée : devant la difficulté des jeunes enfants d’avoir une expression verbale et tout particulièrement vis-à-vis des odeurs, et notre recherche d’une expression associative la plus primaire possible, faisant abstraction de l’acquis culturel, nous avons choisi une expression par appréciation subjective de couleurs aux stimuli olfactifs. L’enfant reçoit un sachet de quinze feutres de couleurs différentes (et a en outre la possibilité de laisser une case blanche) et une fiche (Fig. 1) adaptée à son univers : la barre noire permet de positionner la fiche sans ambiguïté, les cases sont repérées par des signes conventionnels qu’il connaît. L’essai consiste à demander à l’enfant de choisir le crayon feutre dont la couleur lui paraît proche de l’odeur perçue sur la mouillette qui lui est remise.

Descriptif : nous avons évité d’effectuer un essai systématique mais nous nous contentons de relever les expressions (hédoniques ou descriptives) données par les enfants à propos des odeurs proposées.

Association : on apprend aux enfants à percevoir simultanément les odeurs de plusieurs mouillettes par la méthode du positionnement relatif et on leur laisse faire les associations qu’ils souhaitent. On se contente de relever le but qu’ils recherchent dans leurs essais.

Apprentissage : pour les plus grands (à partir de huit ans), et dans le cadre de démarches purement éducatives, nous apprenons une méthodologie de connaissance et de reconnaissance des stimulations olfactives puis on leur fait découvrir des moyens de les nommer en évitant les amalgames erronés. En effet :

            – un corps pur ne représente pas une entité odorante naturelle complète (ex. l’aldéhyde C16 n’est pas de la fraise) ;

            – un extrait ne saurait être confondu avec le végétal (ex. l’essence d’orange n’est pas l’orange et encore moins une autre partie de l’orange qu’est le jus habituellement consommé).

L’ensemble de ces essais sont régulièrement repris tous les ans et certains ont fait l’objet d’analyses plus spécifiques.

Les observations faites

A la suite des essais énumérés ci-dessus, nous avons fait un certain nombre d’observations dont nous vous livrons celles qui nous semblent les plus intéressantes et pour lesquelles il ne faudra pas essayer d’en généraliser la portée, compte tenu des limites de notre expérimentation.

Découverte de l’odorat

               Un point commun entre tous les âges : sentir est une véritable découverte et ce, tout particulièrement dans les populations urbaines.

               Dès qu’il a compris ce qu’il devait faire, le jeune enfant (dès deux ans et demi) prend la mouillette à pleine main (ce dont nous n’avons pas l’habitude dans nos professions), la porte à son nez et reste là quelques instants à flairer, les yeux écarquillés. Sa réaction suivante est de faire partager sa sensation en portant la mouillette avec plus ou moins de précision sous le nez de son camarade le plus proche ou sous celui du responsable. On verra, à la sortie, les enfants se précipiter vers les enfants venus les attendre et leur imposer un paquet de mouillettes à sentir. De même, il faut noter la concentration qui traduit l’intérêt de certains enfants qui ferment parfois les yeux pour mieux sentir leurs mouillettes.

               Il arrive parfois que l’enfant se trompe d’extrémité de mouillettes, on le voit alors soucieux à la recherche de la sensation.

               Pour les plus grands, à partir de quatre ans, on commence à avoir des expressions verbales.  Les commentaires deviennent plus nombreux à partir des classes primaires, l’enfant cherchant à reconnaître, puis à partir de 9 ans à nommer.

               Les enfants ayant découvert leur odorat, nous nous appliquons à leur montrer qu’ils vivent dans tout un espace odorant. S’il est difficile de prendre en compte les balbutiements des tout-petits, en revanche, on note qu’à partir de 3 ans et demi, 4 ans et jusqu’à 5 ans et demi, les enfants parlent des odeurs qu’il reçoivent en ne prenant de référence que parmi d’autres personnes (par exemple, un camarade « ça sent Michael ») et parfois par des transferts plus ou moins simples : « ça sent papa », alors que nous avions une bonne bouffée d’herbe fraîchement coupée, l’enfant ayant fini par préciser « ça sent papa quand on coupe la pelouse ».

               En classe primaire, on va très rapidement s’éloigner de référence à des humains (Fig. 2) pour en venir à des objets et parfois même effectuer un transfert en sens inverse : ainsi cet enfant de CE1 qui, avec une mouillette imprégnée de néroli, reconnaissait l’odeur de la « poussette » ; l’ayant fait parler un peu plus sur ce sujet, il précise « ça sent la poussette quand on y met le bébé » (certaines eaux de toilette de bébé ont effectivement un parfum proche du néroli).

[Commentaire en 2022 : les courbes sont celles que j’avais tracées à main levée pour illustrer mes propos lors des conférences et rassemblent des résultats obtenus auprès de plusieurs groupes pendant plusieurs années (les conditions expérimentales n’étaient pas rigoureusement les mêmes et les groupes hétérogènes). C’est plus l’idée que la rigueur scientifique qu’il faut retenir. Les formations que nous avons pu conduire par la suite ont toujours confirmé ces observations. Il est bon de rappeler ceci aux lecteurs ainsi que l’ancienneté de ces travaux; j’aurais probablement rédigé les choses différemment de nos jours. JN Jaubert].

Les élèves de maternelle semblent assez précis, ils peuvent reconnaître le parfum de leur maîtresse et le propriétaire d’une écharpe à son odeur ; plus tard, les choses deviennent plus confuses. Là aussi, les populations rurales que nous avons eues pourraient être légèrement plus performantes.

               A noter que nous n’avons rencontré qu’une seule fois un enfant (une petite fille) qui ne semblait rien percevoir.

               Enfin, la correction d’une idée fausse très généralement répandue nous a semblé indispensable. Ce que tous appellent le « goût » de fraise, de menthe …. n’est pas perçu dans la bouche mais bien au niveau de la fosse nasale. Avec une certaine application et parfois plusieurs échecs pour les petits, mais dès le premier essai à partir de huit ans, il est très amusant dans tous les cas de voir l’émerveillement des enfants qui sentent tout d’un coup, après avoir lâché leur nez, le sirop qu’ils consomment.

Appariement                

Les observations que nous avons pu faire à propos de cet essai nous ont beaucoup surpris. En effet, si dès les plus petits l’appariement des couleurs marche assez bien, l’appariement des odeurs ne commence à donner des résultats qu’après 7 ans. Nous sommes cependant conscients qu’il existe une différence importante entre les deux essais, puisque dans le premier cas l’enfant a les références simultanément sous les yeux alors que les odeurs doivent se succéder sous son nez, ce qui exige donc un minimum de mémorisation. Mais on a vu que la mémorisation des odeurs était tout à fait possible même chez les tout-petits (reconnaissance). En outre, on constate très rapidement que si l’odeur à apparier est connue de l’enfant (« bonbon à l’orange », « yaourt à la fraise »), il est tout à fait performant dès son plus jeune âge et ne répond plus du tout au hasard ; il cherche, s’applique et trouve la bonne réponse (fig. 3).

Nous ne savons pas à partir de quel âge un enfant satisfait au même test avec des notes de musique, mais nous savons, pour l’avoir vécu, qu’un adulte confronté à une culture musicale qu’il ne connaît pas, en l’occurrence la musique arabe, est pratiquement incapable de distinguer une mélodie d’une autre.

               Quel est le poids de la culture sur nos perceptions ? Cette question pourrait faire un excellent sujet de travail.

               Il nous semble que, dans le cas de l’odorat, on pourrait prendre comme hypothèse de départ qu’une odeur est le fruit de la conjugaison d’un stimulus avec, de manière prépondérante, un acquis culturel. Le stimulus agissant comme un simple détonateur d’images mémorisées, la manière dont est ressentie l’odeur étant plutôt le fruit du vécu de l’individu. Ceci pourrait être d’autant plus vrai que les odeurs ne font pas appel en totalité à un acquis commun (comme nous l’avons déjà entrevu précédemment) du fait que contrairement aux autres sens :

               – il n’y a pas d’approches objectives : mesures instrumentales du stimulus.

               – on ne dispose pas d’un langage préétabli et appris : ainsi, si le bleu peut être aisément imaginé par chacun d’entre nous sans faire appel à ses souvenirs de vacances au bord de la Méditerranée (ou des objets précis), il n’en va pas de même pour le caproate d’allyle que l’on ne saurait reconnaître que par le rapprochement d’un dessert avec de « l’ananas ».

               Aussi, est-il probable que l’invariant des odeurs soit la conjugaison de données chimiques et culturelles, les variations individuelles venant se juxtaposer.

Manifestation de l’hédonisme

               Ayant par le passé plutôt l’habitude de travailler avec des adultes qui, faute de langage, se contentent le plus souvent de dire « c’est bon » ou « ce n’est pas bon » en mettant le nez sur une mouillette, nous avons été surpris de ne jamais entendre de telles manifestations avec les enfants d’école maternelle pourvu que les concentrations de substances restent dans la limite du raisonnable.

               Une concentration très élevée provoque un éloignement et une grimace, l’expression verbale qui accompagne étant plutôt « ça pique ».

               Les premiers « bon » et « mauvais » n’apparaissent qu’en CP, le maximum de ces manifestations se situe en CE2-CM1 avec le plus souvent le rôle prépondérant d’un leader qui s’impose dans la petite équipe, les autres suivent avec plus ou moins de conviction, sans doute selon la force des liens de dépendance qui se sont établis avec le « leader ». On observe rarement des manifestations contradictoires et des conflits sur l’appréciation des odeurs proposées.

               Le phénomène est moins caricatural pour les enfants plus âgés (10-11 ans), ils ont sans doute un peu plus de personnalité et surtout un comportement plus réfléchi, le souci de reconnaître et de nommer passe avant les réactions individuelles.

               L’évolution du poids des manifestations de l’hédonisme (Fig.5) telle que nous avons pu l’observer tendrait à montrer encore une fois que, sous cet aspect aussi le poids de l’acquis et du culturel a un rôle moteur. On voit d’ailleurs ici encore les différences entre substances reconnues et celles qui ne le sont pas : l’enfant manifeste plus tôt sa satisfaction devant une essence d’orange douce qui lui rappelle un bonbon.                

Nous ne nous permettrons pas de dire que jusqu’à 6 ans l’enfant n’a pas le goût formé, mais il semble plus malléable. En tout cas nous en profitons pour attirer l’attention de ceux qui utilisent des jurys d’enfants sur l’aspect très aléatoire des réponses qui peuvent être données jusqu’à 11 ans. Une étude approfondie sur ce sujet nous semble indispensable.

Expressions colorées

                L’essai ne fonctionne correctement qu’avec des enfants d’âge supérieur à 3 ans et demi et inférieur à 6 ans. Les plus petits ne donnent pas une répétabilité correcte, les plus grands distribuent les couleurs par analogie avec des produits qu’ils connaissent, comme le font d’ailleurs les adultes.

Les résultats obtenus ont déjà été utilisés dans différents comptes-rendus : choix des couleurs de notre organisation du champs des odeurs, recherche des corrélations entre les odeurs et les sensibilités. Nous ne reprendrons pas ici en détail ces différents points. Sachons seulement que par le biais des odeurs soumises, nous avons à peu près retrouvé la structuration des espaces couleurs/psychologie connue avec trois étages : alimentaire, communication, spiritualité, et les pôles agressifs et répulsifs.

Un effort de reconnaissance

                A partir de l’école primaire, l’effet didactique de la rencontre des odeurs se manifeste de plus en plus. Les enfants cherchent à apprendre : leur satisfaction se voit quand ils ont reconnu et quand ils ont pu nommer la substance. A ce jeu aussi , les populations urbaines semblent défavorisées, les enfants s’expriment moins bien sur les odeurs et semblent avoir moins de souvenir. Nous avons d’ailleurs fait la même observation sur des étudiants (20 à 22 ans).

                Néanmoins, nous relevons une fois de plus l’absence de culture dans le domaine des odeurs : pas de sensibilisation, pas de vocabulaire, pas d’expressions (les seules combinaisons faites par les enfants s’efforcent d’être des copies). Il est curieux de voir que les parents et l’école enseignent à l’enfant l’usage de son corps, de ses yeux, de ses oreilles, parfois on parle du goût, mais jamais de l’odorat.

                Notre action, certes, va contre ce courant et nous avons mis au point un langage qui est déjà diffusé, mais nous souhaiterions aller encore plus loin.

                On peut voir d’ailleurs qu’avec une méthode simple l’enfant est assez rapidement capable d’apprendre et de reconnaître puis de mémoriser.                

Pour ce travail, nous n’utilisons que des objets odorants réels et non des ersatz ou des leurres : ainsi disposons –nous dans de petits bocaux (type bocaux à aromates) l’objet odorant lui-même (terres humides, pétales de roses, grains de poivre, fleurs de tilleul, ray grass broyé, etc.). Le petit bocal a été extérieurement enduit de peinture noire et contient si nécessaire un peu de coton pour éviter le ballotement de l’objet ; ce dernier est recouvert d’un morceau de gaze. L’enfant peut donc bien se consacrer à la perception de l’odeur, l’identifier et la nommer sans distorsion ni perversion comme on l’a vu trop souvent, puisque c’est bien l’objet odorant qui donne l’odeur et qui est nommé et non un corps chimique ou tout autre substance qui n’ont parfois de similitude que la bonne volonté du responsable ou sa fuite des difficultés. La reconnaissance des substances chimiques se fait en tant que telle avec, bien entendu, une simplification des noms en utilisant des appellations de connivence, ce qui suffit largement tant que l’on ne cherche pas à former des parfumeurs ou des aromaticiens.

Conclusion

Dans un contexte éducatif qui se conforme aux démarches habituelles :

  • éveil de l’enfant à l’usage de ce sens tant oublié, qui a peut-être beaucoup plus d’importance que la place que peut bien lui laisser notre système d’enseignement ;
  • reconnaissance des sensations odorantes demandant déjà un effort ;
  • mémorisation à la fois des sensations et du langage correspondant qui permet de nommer et donc une réelle communication qui dépasse celle qu’avait trouvée le plus petit en tendant la mouillette sous le nez de son camarade ou de ses parents.

on obtient déjà des résultats satisfaisants.

                Mais en plus, les constatations faites peuvent orienter sur une meilleure connaissance du monde des odeurs. Si nos quelques observations devaient être vérifiées par des approches systématiques, on pourrait apporter quelques éclaircissements.

                Les populations urbaines ont-elles obligatoirement le sens olfactif plus réprimé que les populations rurales ?

                Si le poids de l’acquis culturel est effectivement important dans la perception d’une odeur, n’est-il pas normal que les chercheurs éprouvent de telles difficultés à rechercher une relation structure/activité bi-univoque, difficultés accrues encore par l’usage d’expressions verbales qui pourraient, en l’absence d’éducation spécifique, n’être que subjective ?

                A la réflexion, on peut se demander si le phénomène n’est pas analogue pour la majorité de nos perceptions. La différence entre l’odorat (auquel vient peut-être se joindre l’appréciation de la texture) vient du fait que les parents ne savent pas (sauf peut-être dans les dynasties de parfumeurs) transmettre une culture à leur descendance faute de base objective et de langage spécifique. Depuis les sources indo-européennes des mots que nous utilisons, les différents sens ont su constituer un lexique, l’odorat non, à moins qu’une démarche quelconque ne l’ait depuis occultée.

                Une approche globaliste, intégrant les éléments de culture semblerait-elle mieux appropriée ?                 Voilà donc, en guise de conclusion, les questions soulevées par nos observations. Nous souhaitons des réponses au moins partielles avant le troisième millénaire. La connaissance des enfants qui constituent une grande part de la population d’aujourd’hui et seront eux-mêmes devenus la population de demain et la manière dont naît un consommateur ne peuvent que passionner les chercheurs, intéresser les industriels, motiver nos éducateurs et concerner notre économie.

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Pour aller plus loin:

Dans un article de 1990 « Des éléments de la construction de notre référentiel olfactif« , téléchargeable ici, Jean-Noël JAUBERT poursuit sa réflexion sur l’éducation olfactive des enfants pendant la période néo-natale et la prime enfance et au cours des débuts de la vie sociale (de deux ans et demi à 12 ans).

En collaboration avec Jocelyne DUCHESNE (institutrice) il a également publié un livre  » Découvrons les odeurs » (Nathan, 1989).

Le kôdô, un art olfactif traditionnel japonais

Membre de Nez en Herbe, je suis également actif dans l’association « KODO – La voie de l’encens, Paris ». Cette association a pour but de faire découvrir et de pratiquer le  kôdô, un art olfactif ancestral japonais. Pratiquant depuis de nombreuses années, j’aimerais vous présenter dans cet article en quoi consiste le kôdô et vous montrer qu’il permet d’utiliser son odorat d’une façon fort différente de ce que nous connaissons en Occident.

En préambule, insistons sur le fait que l’encens considéré dans le kôdo n’est ni l’encens oliban sécrété par des arbres de la péninsule arabique, que l’on brûle dans diverses religions, ni les bâtonnets d’encens l’on brûle à diverses occasions. Le bois d’encens utilisé lors du kôdô est récolté dans les forêts tropicales d’Asie du Sud-Est. Il n’est pas brûlé, mais juste chauffé pour exhaler ses senteurs.

La pratique du kôdô permet aux participants d’apprécier  les senteurs de bois précieux d’encens afin de résoudre une énigme olfactive.

Kôdô signifie la voie (dô) par les senteurs de bois d’encens (kô)

Une séance de kôdô

Une séance de kôdô se déroule de la façon suivante. Quelques personnes prennent place autour du tatami (au Japon) ou autour d’une table (en Occident) pour participer à un kumikô (jeu des encens). Chaque kumikô est basé sur les différentes senteurs de bois d’encens présentés successivement. Il sollicite fortement la mémoire et la sagacité olfactive des participants dans une ambiance calme propice à la concentration.

Au début de la séance l’organisateur explique le but du kumikô, c’est-à-dire l’énigme olfactive à résoudre. Chaque kumikô fait référence soit à des poèmes ou la littérature japonaise, soit à la saison, soit encore à des éléments comme la lune, les bateaux, des sites japonais culturellement reconnus etc.

Ensuite, les participants observent en silence l’animateur du jeu préparer minutieusement plusieurs kôro (petits bols remplis de cendre). Chaque kôro contient un charbon de bois incandescent enfoui au centre de la cendre. Par des gestes précis et codifiés un dôme de cendre est formé au dessus du charbon et la surface est décorée de motifs linéaires. Une étroite cheminée relie le sommet du dôme au charbon incandescent. L’ensemble n’est pas sans évoquer un petit volcan, représentation si vivace dans la pensée japonaise. Une plaque de mica est placée sur la cheminée et un minuscule morceau de bois d’encens est déposé au centre. Les différents kôro vont permettre de présenter successivement des bois qui peuvent être identiques ou différents. Le participant doit donc mémoriser chaque senteur afin de pouvoir, à la fin du jeu, les comparer : combien de senteurs ont été présentées, et dans quel ordre ? Cela nécessite d’être très attentif à ses sensations et de faire fonctionner sa mémoire olfactive.

Un kôro muni d’un morceau de bois au centre de la plaque de mica

Grâce à la chaleur issue du charbon incandescent, le morceau de bois précieux émet ses composés aromatiques qui sont peu volatiles à température ambiante. La distance entre la plaque de mica et le charbon est un facteur critique : trop grande, le bois ne sera pas assez chauffé pour émettre les substances odorantes; trop petite, le bois se décomposera en émettant une fumée parasite, ce qui est un défaut. C’est dire que la fabrication de tous les kôro doit être faite avec beaucoup de méticulosité.

Chaque kôro circule parmi tous les participants selon un rituel codifié. Le participant place le kôro sur sa main gauche, le fait tourner de 180 °, et place sa main droite dessus en réservant un espace entre le pouce et l’index. Il approche son nez de cet espace, inspire puis détourne la tête pour expirer. Ceci  est répété deux autres fois pour bien prendre conscience et mémoriser les sensations olfactives procurées par un bois.

« Ecoute » d’un bois

Cet acte de prendre connaissance d’un encens avec son odorat se dit en japonais « kô o kiku » plutôt que « kô o kagu » (flairer l’encens avec son nez). « kô o kiku » est souvent traduit en Occident par « écouter l’encens ».  L’idéogramme correspondant à « kiku » 聞 est composé  de « la porte » 門 et « l’oreille » 耳 et évoque l’idée ‘d’écouter derrière la porte’. En langue chinoise il signifie l’acte de sentir par le nez, se renseigner et distinguer. En japonais contemporain il signifie, dans un premier temps, écouter, se renseigner, demander et consulter et, dans en second lieu, humer, déguster. (Source : Hsiu-Ping CHEN-CLERC , Thèse « Le métier de parfumeur en France et l’art de l’encens au Japon, EHESS, 2010).

Cette façon très particulière d’apprécier les senteurs permet une grande focalisation de l’attention vers les subtilités odorantes de chaque échantillon.

Après avoir humé l’encens, le participant tourne le kôro de 180° dans le sens contraire, le transmet à son voisin, en le déposant à mi-distance, et attend le prochain kôro. Tous les gestes doivent être faits avec précaution pour ne pas déplacer le petit morceau de bois d’encens ou la plaque de mica.

L’attente entre les kôro peut atteindre quelques minutes et la durée totale du kumikô est assez longue: c’est en cela que la mémoire est fortement sollicitée dans la pratique du kôdo.

Selon les bois, les senteurs sont distinctes car les composés aromatiques diffèrent. Lorsque chaque participant a écouté tous les bois du jeu, il doit indiquer par écrit sa réponse à l’énigme olfactive.

Il règne dans la salle un grand silence sans aucune parole. Les participants doivent être détendus mais concentrés. Aucune odeur parasite n’est admise (fleurs, parfums, cosmétiques…). La beauté des objets, la minutie des gestes traditionnels et la place première qu’occupe l’odorat permettent de se mettre dans un état mental apte à recevoir ces belles senteurs rares dans un contexte esthétique. On « écoute » les bois précieux avec beaucoup de respect pour ces chef-d’œuvres olfactifs de la nature. Les relations avec les autres convives de la séance et les animateurs respectent les règles de politesse (c’est ainsi par exemple que l’on s’excuse auprès de son voisin, qui attend, d’apprécier le bois avant lui). Rien ne doit être fait pour perturber la quiétude et la concentration des autres participants.

Exposition à la Maison du Japon des objets utilisés dans le kôdô (Nippon Kodo).

D’où proviennent les bois d’encens utilisés dans le kôdô ?

Les bois d’encens proviennent d’essences tropicales du sud-est asiatique, en particulier du genre Aquilaria. Il ne sont pas trouvés au Japon car le climat est trop septentrional mais proviennent d’Inde, de Birmanie, du Laos, de Thaïlande, du Vietnam, du Cambodge, de Chine, de Taïwan, des Philippines, de Malaisie, de Singapour, d’Indonésie et de Papouasie Nouvelle Guinée. Le commerce de ces bois est très réglementé, certaines espèces étant protégées, mais le braconnage est important car selon la qualité aromatique ces bois peuvent atteindre des prix astronomiques.

Ces bois ont la particularité de produire, au sein de leur tronc, une résine pour résister à l’attaque des micro-organismes suite à une blessure. Contrairement à l’encens oliban sécrété par les arbres du genre Boswelia dans la péninsule arabique, cette résine ne s’écoule pas mais reste intimement liée aux fibres du bois. C’est donc cette partie résineuse du bois qui est récoltée, séchée et découpée en très petits morceaux pour être appréciés lors d’une réunion de kôdô.

Présence de résine à l’intérieur du tronc d’un arbre, récolte de la partie résineuse et présentation d’un petit morceau sur la plaque de mica chauffée.

Que contiennent ces résines ?

Plus de 150 composés aromatiques ont été identifiés au sein de ces résines. Certains ne sont trouvés que dans ces bois d’encens.  Les proportions de ces composés varient selon l’espèce de l’arbre, le pays d’origine, les conditions locales (température, humidité..), la nature des micro-organismes pathogènes (moisissures, bactéries) et la durée d’élaboration de la résine. Il en résulte des profils olfactifs différents selon les bois récoltés. C’est cette diversité de sensations olfactives entre les bois qui est mise à profit dans le kôdô pour titiller la sagacité olfactive des participants.

Pourquoi au Japon ?

Alors que ces bois ne sont pas trouvés au Japon, le kôdô est un art culturel spécifiquement nippon. On ne le trouve nulle part ailleurs dans le Monde. Quels ont été les prémisses de l’apparition du kôdô au Japon ?

Dès l’arrivée du bouddhisme, au 6ème siècle, l’intérêt des nobles  japonais pour ces bois à encens a été forte. Posséder un grand nombre de bois était un signe de richesse, et permettait de parfumer élégamment les vêtements et les pièces de vie.

Certains collectionneurs sont restés célèbres. C’est le cas de Sasaki Dôyo, grand seigneur et esthète, qui possédait au 14ème siècle une collection de 177 bois d’encens prestigieux. Ayant, semble-t-il, une mémoire olfactive très développée il était capable de reconnaître chaque bois par son parfum. Doté d’une grande imagination il a donné un nom poétique à ces bois sur la base de ses ressentis olfactifs : nuages légers, fleurs du vieux prunier, brumes sur le Fuji…, une pratique qui existe encore de nos jours (Source :  La voie de l’encens, L. Boudonnat et H. Kushizaki, Ed. P. Picquier, 2000).

Quand ont été formalisées les règles traditionnelles du kôdô  ?  

Le kôdô est né au 15ème siècle pendant la période du shogun Ashikaga Yoshimasa (1436-1490). Celui-ci, qui a construit le pavillon d’argent à Kyoto, était entouré de gens de toutes sortes (nobles, moines, soldats, artistes…). A cette époque il y a eu un véritable bouillonnement de la culture japonaise qui a vu la naissance et la formalisation de tous les arts japonais qui ont traversé les siècles: art du thé, des fleurs, des poèmes, des jardins, de la musique, du théâtre Nô….

Dans l’entourage de ce shogun il y avait Sanjyô-nishi Sanetaka, un grand intellectuel érudit, chargé des bois odorants précieux à la cour impériale. On le considère comme le fondateur du kôdô. Il a été à l’origine de la pratique Oie, exercée au sein de l’aristocratie et de la cour impériale dans la région d’Edo (Tokyo). Il y avait aussi Soshin Shino. Formé par Sanjyô-nishi Sanetaka, il a été à l’origine de la pratique Shino, populaire auprès des guerriers et du public fortuné dans les régions de Kyoto et Nagoya. Ces deux pratiques (que l’on décrit souvent comme des « écoles ») diffèrent dans la gestuelle de la cérémonie et d’autres aspects, mais pour le pratiquant il s’agit toujours de résoudre une énigme olfactive basée sur l’ordre de présentation des différents bois d’encens. Ces deux « écoles » possèdent un véritable trésor de bois, collectionnés pour certains depuis plusieurs siècles. « Ecouter » ces bois nous relie donc au passé : nous apprécions des senteurs de bois qui ont pu être appréciées par d’autres il y a parfois plusieurs siècles…

Oie et Shino ont développé un très grand nombre de jeux olfactifs ; plusieurs centaines de kumikô ont été en effet formalisés au cours du passé.

Un exemple de kumikô : le Gengi-kô

Le Gengi-kô est certainement le kumikô le plus difficile à réussir; c’est un peu le Graal de tout pratiquant du kôdô. On utilise 5 bois d’encens différents. Pour chaque bois on prépare 5 petites pochettes. On mélange les 25 pochettes et on en tire 5 au hasard. Les bois de ces 5 pochettes sont successivement présentés aux participants qui doivent mémoriser et comparer les  5 senteurs.

A la fin du jeu chaque participant écrit sa réponse. Après avoir écrit son nom sur le papier, il trace dans la partie réservée à la réponse 5 lignes verticales correspondant aux 5 bois successivement présentés (de la droite, le premier, vers la gauche, le dernier). Il relie alors par un trait horizontal les senteurs qu’il pense être identiques. 

Ecriture du nom du participant et de sa réponse au gengi-kô

Par exemple la réponse ci-dessous signifie que le participant a considéré, sur la base de ses sensations olfactives, que le premier et le troisième échantillon présentés étaient issus du même bois, que le second et le quatrième étaient issus d’un autre bois et que le cinquième était différent des deux autres :

Exemple de réponse à un gengi-kô

Il y a 52 réponses possibles, chacune ayant une représentation symbolique particulière :

A ces 52 réponses correspondent 52 chapitres du chef d’œuvre littéraire japonais, le Dit du Gengi, écrit au XIème siècle par une femme, Murasaki Shikibu, et qui raconte la vie d’un prince impérial à Kyoto pendant l’époque Heian (794-1185).

A la fin du jeu, les papiers utilisés par les participants pour exprimer les réponses sont collectés et toutes les informations sont calligraphiées sur une feuille de résultat. La feuille est offerte à celui qui a obtenu la meilleure réponse (en tenant compte aussi d’un ordre de préséance).

Feuille de réponses calligraphiée à la suite d’un gengi-kô effectué par 8 participants

Dans cet exemple Didier et Julie ont trouvé l’ordre correct de présentation des bois mais la feuille a été offerte à Didier qui occupait un ordre de préséance supérieur.  

Tous les autres kumikô existants, plus faciles, suivent le même principe : il s’agit toujours de résoudre une énigme olfactive basée sur l’ordre de présentation des senteurs.

Remarquons qu’à  aucun moment on ne demande aux participants de décrire ce qu’ils sentent !  Ce parti pris est très sage étant donné la difficulté de chacun à pouvoir décrire ses sensations olfactives et l’imprécision des termes descriptifs utilisés. Pour mémoriser les senteurs et les comparer, chacun doit établir sa propre stratégie. Pour distinguer les bois, les experts de kôdô s’aident, semble-t-il, de cinq qualités « olfactives » qui ont été proposées par Jôhaku Yonekawa (1611-1676), à savoir: sucrée (évoquant le miel), acide (évoquant la prune acide), épicée (évoquant un poivron rouge dans un feu), amère (évoquant des herbes médicinales broyées) et salée (évoquant une algue séchant sur un feu).

Participer à une séance de kôdô c’est, bien sûr, avoir le plaisir de sentir de belles odeurs, développer ses connaissances olfactives, et apprendre à utiliser son odorat et sa mémoire. Mais c’est aussi une école d’humilité, de prise de conscience de ses propres limites pour progresser, ce que pourrait signifier l’idéogramme « dô » (la voie) dans kôdô.

Le Bureau de l’association KODO-La voie de l’encens : Pierre-Yves Colombel (Président), Didier Trotier (Trésorier) et Miyuki Furuta (Secrétaire).

Pour en savoir plus:

La voie de l’encens, L. Boudonnat et H. Kushizaki, Ed. P. Picquier

Philosophie du Kodo. Chantal Jaquet

Nippon Kodo

Une démonstration de kôdô selon la tradition de l’Ecole Shino. Le  maître de cérémonie est Marc Antoine Arcelin

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A ne pas manquer: Laurence Fanuel !

Laurence Fanuel, un des piliers de notre association, nous a récemment offert un superbe livre : L’art de distiller la vie selon Rosa Rose. Aujourd’hui, elle nous offre une vidéo, enregistrée au Palais des Festivals à Cannes, dans laquelle elle nous parle de son expérience d’artiste des odeurs.

Loin des démarches commerciales, elle « installe les odeurs partout où on ne les attend pas« .

 » Créer un parfum c’est apprendre comment cela résonne à l’intérieur … « 

 » J’invite chacun à dialoguer avec sa partie humaine et sensible qui peut-être touchée si profondément par les parfums … « 

 » Les parfums nous apprennent que nous avons cette intelligence sensorielle, ce cœur, qui peut nous aider à penser et à agir avec notre raison et qui, ensemble, nourrissent notre petite voix intérieure unique à chacun… « .

https://tedxcannes.com/video/laurence-fanuel

Les mots des odeurs… et les enfants

Contrairement à une idée commune, nous n’avons pas un si mauvais odorat. En terme de sensibilité, c’est-à-dire la possibilité de détecter de très faibles concentrations dans l’air, l’odorat humain rivalise avec beaucoup d’animaux. De même, nous sommes capables de distinguer d’innombrables sensations olfactives différentes.

Par contre, associer des descripteurs précis à nos sensations olfactives est beaucoup plus difficile.
« Quelle est cette odeur, je la connais mais qu’est ce c’est ? ». On a souvent la sensation d’avoir le « mot » sur le bout de la langue, ou plutôt sur le bout du nez, mais sans pouvoir le faire émerger.
C’est particulièrement vrai quand on manque d’autres indices visuels ou auditifs.

Supposons par exemple que l’on vous fasse sentir de l’estragon sans le voir. En prenant conscience de la sensation olfactive notre petit Sherlock Holmes cérébral se met en branle et nous suggère « la cuisine », « la nourriture », « un aromate », certainement une « herbe de Provence ». Mais laquelle ?
Nous hésitons encore entre thym, sarriette, estragon… Le mot précis nous manque encore et nous restons muets. Ce n’est que si d’autres indices sont disponibles (visuels ou auditifs) que nous pouvons prendre une décision plus précise. Par exemple si l’on vous fait choisir entre trois mots : estragon, menthe, orange. Ou bien si vous pouvez voir, parmi les choses qui vous entourent, la source potentielle de l’odeur.

On peut remarquer que cette activité cérébrale (nommer les odeurs) est typiquement un problème humain assez loin des activités normales de l’odorat des autres animaux. C’est un des sens qui s’est développé très tôt dans l’évolution des espèces. Tous les animaux utilisent leur odorat pour faire correspondre ce qu’ils sentent à des catégories mentales (prédateurs, danger, congénères, source de nourriture etc.). Ces catégories mentales sont très liées à des comportements assez stéréotypés (fuite, rapprochement, se nourrir etc.). Mais aucun, bien évidemment, n’utilise des mots pour exprimer leur ressenti. Utiliser des mots pour décrire ce que l’on renifle est une spécificité humaine.

Ce processus d’identification verbale dépend grandement de notre expérience olfactive, c’est-à-dire de l’effort que nous faisons pour associer une odeur à un item identifié. Nous pouvons en effet apprendre, pour peu que nous y fassions attention, à associer des odeurs et des objets concrets.
Froissons une feuille de laurier et portons nos doigts à nos narines, et une association olfactive est créée. Goûtons un sirop de menthe verte, et une autre association est créée. Le cerveau est bien équipé pour créer des catégories perceptuelles pour les objets olfactifs familiers que l’on peut mémoriser.

La catégorisation mentale des odeurs et de leurs descriptifs est cependant soumise à de quelques contraintes.
La première contrainte est reliée à la diversité des sensations olfactives associées au même descripteur. Le mot « fraise », par exemple, reflète des réalités olfactives très diverses. Toutes les fraises n’ont pas exactement le même profil aromatique car les composés odorants ne sont pas les mêmes. De même, l’arôme d’une variété donnée varie selon son degré de maturité. Le cerveau doit alors alimenter une certaine rubrique mentale (« fraise ») de multiples sensations olfactives qui, ayant certaines notes communes, n’en sont pas moins sensiblement différentes. Si l’on veut être précis, au moment de la mémorisation, il faudrait associer l’odeur perçue à « une fraise de la variété xxx au degré de maturité y , à telle température ». C’est vite impossible pour le cerveau de gérer autant de sous-rubriques d’informations, d’autant plus que celles-ci ne sont pas toujours disponibles.


Il est plus alors simple de condenser l’information en quelques traits typiques plus facilement attribuable à une catégorie mentale suffisamment représentative et différentes des autres. Souvent nous utilisons des descripteurs olfactifs idéalisés qui n’ont pas de réalité réelle, plutôt des stéréotypes olfactifs. L’odeur de fraise n’existe pas. Pas plus que l’odeur de rose (promenez votre nez curieux dans une roseraie pour vous en convaincre : il existe autant de parfums de rose que de roses !).

Dans le fond, les informations olfactives suivent un peu les mêmes principes de catégorisations mentales que, par exemple, les informations visuelles. Lorsque nous sommes petits et que nous associons le mot « cercle » ou « carré » à une représentation géométrique particulière, le mot « vert » à certaines couleurs, ou bien le mot « chat » pour certains animaux, nous apprenons très vite que chaque mot peut correspondre à des réalités sensiblement distinctes. Le cerveau est particulièrement apte à alimenter des catégories conceptuelles avec un descripteur donné en tenant compte des variantes possibles.

Mais concédons que tout ce travail de catégorisation mentale est plus difficile pour l’odorat que pour la vision. L’ information visuelle est aisément disponible alors que les sensations olfactives sont fugaces et éphémères puisque réglées par nos inhalations et doivent solliciter fortement la mémoire. C’est une seconde contrainte.

L’odorat est particulièrement apte à mémoriser des sensations olfactives car il est en ligne directe avec l’hippocampe dans le cerveau. Encore faut-il y prêter attention; la plupart du temps nous scotomisons les informations olfactives qui nous entourent, et nous n’en avons tout bonnement pas conscience, car nous n’y prêtons pas attention. La mémorisation de nos sensations olfactives est particulièrement efficace si une composante émotionnelle y est associée, positive (c’est bien/bon pour moi) ou négative (à éviter). Il n’est donc pas surprenant, lorsque nous sentons une odeur, d’avoir l’impression de l’avoir déjà connue ou pas. Nous « connaissons » donc beaucoup d’odeurs même si nous avons des difficultés à les nommer.

Au lieu de s’évertuer à chercher le descripteur qui nous échappe, pourquoi ne pas donner plus d’importance à d’autres aspects comme la mélodie olfactive (les diverses sensations qui évoluent dans le temps), la richesse des notes perçues, voire la beauté intrinsèque de ce que l’on sent ? Cela présente l’avantage de ne pas focaliser toute son énergie à essayer de plaquer un descripteur sur notre ressenti.

Dans la pratique du Kôdô, un art olfactif japonais ancestral dans lequel on apprécie et compare les senteurs de bois d’encens chauffés, dans la concentration et le silence, les mots sont tout simplement bannis. On ne demande jamais au participant de décrire ce qu’il sent ; probablement une retombée de la pratique Zen pour laquelle les mots sont trompeurs et reflètent peu la réalité.

Notre « cerveau olfactif » est donc peu habile à correctement préciser l’objet odorant qui n’est pas
souvent rencontré. Mais il excelle, par contre, dans son pouvoir évocateur. Souvent, lorsque nous
parlons des odeurs, nous ne parlons pas des odeurs mais de nous-mêmes, de nos souvenirs des êtres
et des situations que nous avons vécues. Nous utilisons alors des approximations sémantiques, des
métaphores ou des analogies, qui n’ont pour but que d’induire, par empathie, une certaine
résonance chez l’auditeur. « Cette odeur me fait penser à un soir de juillet au bord de la mer près
d’Arcachon » ou bien « Cela me rappelle l’odeur du grenier de ma grand-mère ». Rien n’est dit sur
l’odeur elle-même, on laisse l’auditeur décrypter selon son vécu et remplir lui-même les cases manquantes.

Que faire avec les très jeunes enfants ?

On peut tout d’abord leur faire prendre pleinement conscience qu’ils ont un odorat. Attirer leur attention, faire sentir le plus grand nombre d’objets odorants possibles afin qu’ils puissent faire des associations et les mémoriser. Dès le plus jeune âge, les processus de mémorisation sont très actifs car l’enfant découvre le monde avec avidité et engrange les informations efficacement. Si vous voulez associer un mot, dire plutôt « c’est l’odeur d’une fraise » que « c’est l’odeur de fraise » , comme nous l’avons vu plus haut. Au fur et à mesure qu’il fabrique ses repères olfactifs, valoriser ses connaissances : « cette odeur, la connais-tu ? A quoi te fait-elle penser ? ».

L’odorat est particulièrement apte à distinguer les odeurs. On peut dès lors imaginer des jeux simples pour valoriser le « pareil –pas pareil » qui peut se faire en l’absence de toute verbalisation descriptive (jeu de deux dans trois; jeu d’association de paires etc).